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Dossier Chine, Développement : enfin, l’Afrique noire?

Peter Franssen

Au milieu des années 1990, la Chine n’aurait pu continuer à faire croître son économie de façon explosive sans ouvrir les portes et gagner l’étranger. La République populaire enclenchait alors un processus qui, à peine quinze ans plus tard, montre qui sont les gagnants et qui sont les perdants. Les gagnants : la Chine et l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie. Le grand perdant : les États-Unis. En 1991, quand le mur de Berlin tombe et que l’URSS se désintègre, les USA affirme que le 21e siècle sera « le nouveau siècle américain ». Mais il s’est mué en désillusion. Aujourd’hui, sur tous les continents, leur influence régresse. Cet article est la seconde des quatre parties du dossier « Comment la Chine change le monde ».

Début novembre 2009, à Sharm el-Sheikh (Égypte), se tenait une conférence ministérielle sino-africaine. Le Premier ministre chinois, Wen Jiabao y déclarait : « Les autorités et le peuple chinois ont toujours estimé que les pays africains avaient le droit de choisir leur propre système social et de définir eux-mêmes la voie de développement qui leur semblait la plus appropriée. Nous sommes fermement convaincus que les pays africains peuvent résoudre eux-mêmes leurs propres problèmes. Notre collaboration économique et notre commerce s’appuient sur l’avantage réciproque, sur un résultat gagnant des deux côtés, sur l’ouverture et la transparence. Nous n’avons jamais posé des conditions politiques à l’Afrique et nous ne le ferons jamais non plus dans le futur. »

Lors de la conférence, la Chine promettait 10 milliards de dollars de prêts bon marché pour la période de 2010 à 2012. Dans les trois années à venir, cet argent financera des projets d’infrastructure et des programmes sociaux. La Chine a également l’intention d’aider à réaliser une centaine de nouveaux projets d’énergie non polluante. Elle supprimera les taxes à l’importation sur les produits africains. L’an prochain, cette mesure concernerait 60 pour cent des marchandises africaines et, d’ici trois ans, 95 pour cent. La Chine enverra en Afrique 50 équipes agricoles supplémentaires accompagnées, au total, de 2.000 ingénieurs et techniciens agronomes. En outre, la Chine est disposée à annuler les dettes des pays africains les plus pauvres. Beijing enverra par ailleurs un soutien plus important encore aux hôpitaux africains.

L’aide dans le secteur médical acquiert petit à petit un volume impressionnant : jusqu’à présent, la Chine a envoyé 15.000 médecins dans 47 pays africains : à eux tous, ils ont déjà traité 180 millions de patients.

L’aide chinoise dans les infrastructures africaines n’est pas à sous-estimer non plus. Les investissements chinois dans les chemins de fer, les routes, les ports, les bâtiments publics, la distribution d’eau, les réseaux d’électricité, etc. sont plus importants que ceux de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement mis ensemble.

L’an dernier (2008), le commerce entre la Chine et l’Afrique s’est élevé à 107 milliards de dollars. C’est dix fois plus qu’en l’an 2000. Cette année, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Afrique, détrônant ainsi les États-Unis.

La Chine n’est d’ailleurs pas le seul pays à vouloir collaborer plus étroitement avec l’Afrique. Le Brésil et l’Inde le veulent aussi. En 2000, le commerce entre le Brésil et l’Afrique s’élevait à 3 milliards de dollars. L’an dernier, il est passé à 26 milliards. En une décennie, le commerce entre l’Inde et l’Afrique a septuplé.

Politique coloniale?

Le nouveau partenaire principal de l’Afrique est pourtant bien la Chine et, de ce fait, certaines personnes, aux États-Unis et au sein de l’Union européenne, lui reprochent de mener une politique coloniale en Afrique. Mais cette allégation repose-t-elle bien sur des faits ?

L’engagement chinois en Afrique met en scène un grand nombre d’acteurs. Il y a des banques qui financent des projets, des holdings publics, des entreprises de niveau provincial, des entrepreneurs privés. Il n’est pas simple de tenir tout cela à l’œil depuis Beijing. Il est déjà arrivé à des entrepreneurs chinois, surtout privés, de fouler aux pieds la règle générale de conduite qui veut que la collaboration crée une situation gagnant-gagnant et que soit respecté l’intérêt de la population locale. La Chine et l’Afrique n’ont pas encore élaboré de cadre juridique forçant les entrepreneurs à marcher droit. Les malentendus ne disparaîtront que si la Chine intervient sévèrement contre de nouveaux colonialistes d’origine chinoise.

Mais le reproche du colonialisme dans la bouche de certains aux États-Unis et en Europe occidentale est particulièrement hypocrite. En Afrique de l’Est, de l’Ouest, du Centre, du Nord et du Sud, ce sont eux qui ont d’abord désorganisé les structures locales pour les remplacer par une occupation coloniale qui a exporté les meilleurs hommes et femmes comme esclaves et a introduit pour ceux qui restaient un système de travail forcé.

En Afrique, il existe sans aucun doute des situations regrettables dont sont responsables certains entrepreneurs chinois. Mais, en Occident, certains ont un art consommé à tellement amplifier ces faits que l’ensemble finit par échapper au regard. C’est ce qui arrive quand l’arbre cache la forêt.

Même The Economist, pourtant l’un des porte-voix des affaires britanniques et américaines, doit l’admettre : « L’implication de la Chine en Afrique est à maints égards une bonne chose pour les deux parties. En échange de pétrole et de minerais, la Chine met sur pied les infrastructures africains bien longtemps négligées. La Chine a beaucoup gagné en popularité, en Afrique. Et, qui plus est, elle n’intervient pas dans la politique africaine. »

The Economist connaît aussi la raison du reproche de colonialisme lancé par l’Occident : « L’Occident craint de perdre l’Afrique et d’autres régions riches en matières premières. La brusque montée de la Chine affaiblit l’emprise de l’Amérique sur les pays en voie de développement. »

Ils ne nous comprennent pas

Que l’emprise américaine sur l’Afrique diminue, on peut le voir à l’aventure d’Africom. Les Américains se sont mis en quête pendant quatre ans d’un pays africain où ils allaient pouvoir installer leur QG militaire d’Afrique, Africom. Ils sont rentrés bredouilles. Le ministre sud-africain de la Défense, Mosiuoa Lekota, leur a dit que le refus de laisser entrer Africom était « une décision africaine collective ». Le gouvernement zambien a posé au ministre américain des Affaires étrangères la question rhétorique : « Aimeriez-vous avoir un éléphant dans votre living ? » Finalement, les Américains ont décidé d’établir leur QG africain en Allemagne. En faisant état de cette décision, le patron d’Africom, le général William Ward, a déclaré : « Certains pays africains ne nous comprennent pas. » Oh ! Le pauvre !

Sur d’autres plans aussi, on voit que l’influence américaine en Afrique pâlit. Aujourd’hui, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique du Sud. Au cours des sept premiers mois de 2009, l’Afrique du Sud a exporté une fois et demie plus vers la Chine que pour la même période en 2008. Les exportations sud-africaines vers les États-Unis ont par contre fortement baissé. La position gagnante de la Chine a des retombées diplomatiques, écrit la fondation américaine Jamestown : « Les points de vue de l’Afrique du Sud à propos du Darfour, du Zimbabwe et du Myanmar reflètent ceux de la Chine ; ils indiquent clairement que les deux gouvernements ont un seul et même regard sur les questions internationales. »

Il y a des gens qui le déplorent. Mais la relation entre l’Afrique et la Chine est peut-être bien le début du véritable développement du continent noir. Après la conférence ministérielle sino-africaine de novembre 2009 à Sharm el-Sheikh, le Financial Times écrivait : « La Chine a prouvé qu’elle était en état de créer de la prospérité dans des pays situés de l’autre côté du globe terrestre. Le Brésil en est un exemple. Mais, aujourd’hui, nous sommes sur le point de vivre quelque chose de neuf. L’engagement commercial complexe de la Chine dans de nombreux pays africains coïncide avec les efforts analogues du Brésil, de l’Inde et de la Russie et il peut modifier le sort économique de tout le continent. Les récentes promesses de la Chine consolident l’engagement chinois. En même temps que l’engagement du Brésil, de la Russie et de l’Inde, l’engagement chinois peut mettre un terme à la marginalité africaine dans l’économie mondiale. »

Après le sommet sino-africain de 2006, le président sud-africain de l’époque, Thabo Mbeki avait exprimé l’espoir de voir la coopération sino-africaine apporter le développement. Il l’avait dit en ces termes : « Certaines personnes ont peur du message d’espoir qui émane de ce sommet et qui crée la possibilité de lancer une globalisation susceptible de profiter aux pauvres de ce monde. Ils perçoivent les développements du partenariat sino-africain comme une menace pour leurs intérêts. Dans le contexte de leurs propres conditions, ces personnes mettront tout en œuvre pour présenter comme mauvais ce qui est de toute évidence bon. Ceux qui ont voulu d’abord parler « de bons amis, de partenaires fiables et de frères » auront alors peur de ceux qui sont venus à nous avec la main tendue de l’ami, du partenaire, du frère et de la sœur. J’aime rappeler ce jour de mai 1994 où, aux Union Buildings de Tshwane, tous les peuples du monde ont célébré la désignation de Nelson Mandela en tant que premier président de l’Afrique du Sud libérée. Ainsi, il s’est fait de nouveau qu’en novembre 2006, sur la place de la Paix céleste à Beijing, la Chine et l’Afrique se sont réunies afin de poser le premier pas d’un voyage d’espoir long d’au moins mille milles. »

Source: infochina.be

DOSSIER CHINE PAR PETER FRANSSEN

Développement : enfin, l’Afrique noire?

La Chine ouvre les portes

Sources de cette partie (dans l’ordre d’utilisation)

- Feng Jian, Zhao Cheng et Huang Fuhui, « Wen Jiabao Unveils Eight New Measures at FOCAC To Boost Cooperation With Africa » (WJ dévoile au FOCAC huit nouvelles mesures en vue d’accélérer la coopération avec l’Afrique), Xinhua, 9 novembre 2009.

- Carola McGiffert, Chinese Soft Power and Its Implications for the United States (La force douce de la Chine et ses implications pour les EU), Center for Strategic and International Studies CSIS, Washington, 2009, p. 4.

- Joseph Stiglitz, « Wall Street’s Toxic Message » (Le message nocif de WS), Vanity Fair, juillet 2009.

- « Chinese-African trade volume hits all time high to reach $106.8 bln » (Le volume du commerce sino-africain bat tous les records à 106,8 milliards de USD), People’s Daily, 19 janvier 2009.

- Ed Cropley, « Scramble for Africa: Brazil gaining on China » (Ruée vers l’Afrique : le Brésil gagne sur la Chine), Pambazuka News, 5 novembre 2009.

- Chris Alden, « Paving the way for the next stage in China-Africa relations » (Paver la voie de la nouvelle étape des relations sino-africaines), Pampazuka News, 26 novembre 2009.

- Walter Rodney, How Europe underdeveloped Africa (Comment l’Europe a sous-développé l’Afrique), Howard University Press, Washington, 1982, p. 138.

- « Transcript of press conference by Premier Wen Jiabao » (Transcription du conférence de presse du Premier ministre Wen Jiabao), Pampazuka News, 12 novembre 2009.

- « Special report on China’s quest for resources » (Rapport spécial sur la quête de ressources par la Chine), The Economist, 15 mars 2008.

- M. Saâdoune, « L’Afrique et le débarquement US », Le Quotidien d’Oran, 1er octobre 2007.

- Sebastien Berger, « Africa shuns new US military command » (L’Afrique refuse le nouveau commandement militaire américain), The Telegraph, 2 octobre 2007.

- « US drops Africa military HQ plan » (Les EU laissent tomber leur plan de QG militaire en Afrique), BBC, 19 février 2008.

- Richard Lapper, « China tops S Africa’s trade league » (La Chine en tête de l’alliance commerciale sud-africaine), The Financial Times, 1er octobre 2009.

- Chris Alden, « South Africa and China: Forging Africa’s Strategic Partnership » (L’AS et la C : forger le partenariat stratégique de l’Afrique), China Brief, Volume VIII, Issue 13, 18 juin 2008.

- James Kynge, « China blurs bipolar view of the world » (La Chine trouble la vision bipolaire du monde), The Financial Times, 20 novembre 2009.

- « S Africa’s Mbeki defends China-Africa relations » (Mbeki, de l’AS, défend les relations sino-africaines), Xinhua, 11 novembre 2006.

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